Art Maid in Slick Art Fair, 2012

Art Maid #00, Storyboard,   Série d’une vingtaine de dessins, feutres, encre de chine, gouache, 14x 21 cm cadre : 21X 27 cm

Art Maid

 

 

 

Art Maid in Slick Art Fair, 2012

Slick Art Fair Brussels : Parades amoureuses

 

A l’occasion de la première édition de Slick Art Fair Brussels, la Galerie Dubois-Friedland propose un solo show consacré à l’artiste bruxelloise Karine Marenne. S’intéressant aux jeux de domination et de pouvoir qui construisent tant le couple amoureux que le couple artistes/collectionneurs, cette artiste pluridisciplinaire propose, avec Art Maid, de s’inviter dans des collections particulières pour un brin de ménage à grande portée critique.

A la suite d’un colloque organisé par l’Ecole des Beaux-arts de Nîmes en 2001, Pierre Bourdieu livrait, dans l’ouvrage collectif intitulé Penser l’art à l’école, une réflexion désormais célèbre selon laquelle « toute une partie de l’art contemporain n’a pas d’autre objet que l’art lui-même ». Evoquant un repli du champ artistique, le sociologue introduisait l’idée que l’artiste contemporain, dans sa quête de transgression des critères traditionnels de l’art, se situe principalement par rapport à l’histoire de ses pratiques et s’adresse, de fait, plus à une élite savante qu’au néophyte. Hermétique, « autoréférencé », le champ artistique ne sortirait donc de son pré-carré que par l’entremise de quelques ventes spectaculaires ou quelques scandales, nourrissant les a priori du grand public à défaut de faire la lumière sur ses réalités artistiques, mais aussi sociales. Analysant cette opacité, Karine Marenne s’intéresse avec sa dernière œuvre aux rapports de force et aux jeux de pouvoir qui aiguillonnent ou atrophient la création contemporaine. Intitulée Art Maid, elle y évoque le rapport d’interdépendance qui caractérise le couple artiste/collectionneur, mais aussi la difficulté d’être une femme dans un monde essentiellement masculin. Présenté pour la première édition de la Slick Art Fair Brussels, non sans ironie, cet ensemble de dessins, broderies, photographies et performances, montre que la création artistique est avant tout affaire de pouvoir.

Sex appeal

Affublée d’un uniforme de soubrette noir et rose, équipée de seaux et de plumeaux, Karine Marenne propose avec Art Maid de s’inviter chez de célèbres collectionneurs pour un brin de ménage moins ingénu qu’évocateur. En effet, coiffée à la garçonne, prenant des poses stéréotypées, l’artiste déambule parmi les œuvres en s’acquittant d’une tâche communément considérée comme ingrate. Ayant tout d’abord imaginé l’action sous la forme de dessins préparatoires l’amenant à épousseter les cochons tatoués de Wim Delvoye, ou le Cry me a river d’Ugo Rondinone, Karine Marenne a voulu, par la suite, donner vie à son idée en s’invitant dans de célèbres collections bruxelloises. Si ces esquisses rehaussées à l’aquarelle rose font office d’études, elles permettent dans le même temps de donner un avant-goût de la performance à venir à des collectionneurs souvent peu désireux d’ouvrir les portes de leur intimité. Ici, le dessin préparatoire est à la fois œuvre, à la fois support d’une campagne de communication visant à attiser la curiosité des mécènes, car en effet, Art Maid ne peut exister qu’au travers de la participation du collectionneur, dépossédant ainsi l’artiste d’une part de son autonomie. De fait, le vocabulaire gestuel que Karine Marenne adopte, tant dans ses dessins que dans les photos qui immortalisent ses performances, n’est pas sans évoquer directement l’impératif de séduction : tantôt à quatre pattes, tantôt lascive, elle met en scène le fantasme de la soubrette, sensuelle et ingénue, comme métaphore d’un univers fonctionnant essentiellement sur la communication et l’instrumentalisation du désir. L’artiste adapte son travail aux goûts du mécène tout en manipulant ses critères d’évaluation, tout en le séduisant. Reconnaissant implicitement que le monde de l’art dépend économiquement des élites qui le financent, elle pose la question suivante : le collectionneur collectionne-t-il les artistes, ou les artistes collectionnent-ils les collectionneurs ? Dans ces jeux de domination, il devient difficile de savoir qui exerce son pouvoir sur l’autre, et le rôle fondamental que joue ici le consensus n’est pas sans évoquer la remarque de Foucault au sujet du rituel, selon laquelle « l’échange et la communication sont des figures positives qui jouent à l’intérieur de systèmes complexes de restriction, et ils ne sauraient sans doute fonctionner indépendamment de ceux-ci ».Art Maid #00, Storyboard,   Série d’une vingtaine de dessins, feutres, encre de chine, gouache, 14x 21 cm cadre : 21X 27 cm

L’impératif de performativité

La présence de cette œuvre sur le stand de la galerie bruxelloise Dubois-Friedland à Slick Art Fair Brussels est une occasion de poursuivre cette entreprise de mise en abîme. Dédiées aux collectionneurs, les foires se sont en effet imposées comme les haut-lieux du marché de l’art en ce qu’elles font et défont les modes et permettent de distinguer « ce qui se vend de ce qui ne se vend pas ». Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si tant de jeunes artistes s’y précipitent chaque année. Consciente du rôle que joue le circuit des foires et des biennales, Karine Marenne proposait déjà dans I love art, aux côtés de Roberta Miss et de la curatrice Frédérique Versaen, une parodie d’émission de gym des années 80 au sein des espaces du Palais des Beaux-arts. Le rapprochement des mondes de l’art et du sport soulignait alors l’impératif de performance et de résultats assigné aux artistes d’aujourd’hui, artistes dont la valeur se mesure souvent à la seule cote qu’ils atteignent sur le marché. La poursuite de Art Maid sur les stands de la Slick Art Fair pourrait bien faire office de pendant à cette performance, l’artiste continuant d’épousseter et de nettoyer les œuvres présentées à la foire dans son costume de soubrette, à la vue de tous, priant indirectement les professionnels de se poser des questions aussi élémentaires qu’indispensables sur leur propre univers. Au-delà de sa dimension érotique, la figure de la femme de chambre en appelle donc aux notions d’exploitation, symbolisant le gouffre qui sépare les élites des travailleurs qui en dépendent. L’affaire DSK a révélé aux yeux du monde un rapport d’assujettissement et de subordination du personnel domestique – presque exclusivement féminin – au client, et Le Monde Diplomatique a livré, en septembre 2011, un dossier analysant cet univers où la plus grande précarité côtoie d’immenses fortunes au quotidien. Devant anticiper sur les désirs du commanditaire, l’artiste contemporain, à l’image de la femme de chambre, éprouve des difficultés à affirmer sa liberté dans l’exercice de son art, se faisant l’obligé des logiques spéculatives dans un univers fonctionnant, là aussi, à deux vitesses. Ne développant aucun parti-pris, Karine Marenne enjoint cependant le regardeur à quitter le confort de la contemplation pour exercer un point de vue critique sur les mécanismes d’un monde auquel il participe plus ou moins directement.

Une féminité mise en scène

Si la liberté de l’artiste est entravée, depuis l’exercice limité de sa créativité jusqu’à la précarité de sa situation sociale, il convient enfin de souligner le fait que Karine Marenne joue de son statut « d’artiste-femme ». En effet, sous couvert d’une prétendue quête de parité se dissimule souvent une forme de discrimination positive, et ce « label », très en vogue ces dernières années, fait sans doute office de troisième handicap sur les chemins de la liberté de création. Le Château de Taurines, en France, propose à titre d’exemple une exposition intitulée « Artistes n.f. », exposition exclusivement féminine qui n’a pourtant « pas pour ambition de classifier les créations en fonction du genre de leurs créatrices (sic !) ». Réduite à une sorte d’exception de la profession quelque peu exotique, « l’artiste-femme » devient un sujet en soi, une thématique pour curateurs en manque d’imagination. Gageons qu’une exposition mixte sans cartels aurait sans doute mieux servi le propos, le regardeur ne pouvant pas se référer au genre comme critère d’appréhension des œuvres. Quoi qu’il en soit, Karine Marenne se plaît à jouer de manière faussement ingénue de cet impératif de féminité, en remplaçant le blanc traditionnel de son uniforme de soubrette par le rose, radicalement féminin. Si l’artiste de sexe masculin ne subit aucun impératif lié à son genre, « l’artiste-femme » se doit en effet de laisser transparaître la question de sa féminité au travers de la maternité (Gina Pane), de la relation de la fille au père (Louise Bourgeois), de la sexualité (Tracey Emin), d’une délicatesse supposée voire, en négatif, de la virilité dont elle sait parfois faire preuve dans sa pratique (Alina Szapocznikow). Prenant acte de cette forme de ghettoïsation, Karine Marenne amplifie sa féminité jusqu’à la rendre caricaturale, presque suffisante, quand elle jette un regard de côté, bouche ouverte, en se cachant la moitié du visage avec son chiffon. Les loques jaunes brodées au point de croix donnent à voir différentes inscriptions : L’oeuvrage, Art Maid, et un hameçon. Ce dernier, comme un point d’interrogation renversé, achève de poser la question de la soumission et de la séduction : dans ce petit jeu entre artistes et collectionneurs, il est en effet difficile de savoir qui tient la canne et qui mord à l’hameçon.

Anthoni Dominguez

Art Maid, Jan fabre, Alain Servais' dressing. Photographie 30X 40 cm ( extrait de la boîte de Servais Collection)

Cet article est paru dans le numéro Avril 2012 de Flux News

 

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