Dépoussiérage artistique (La libre 12/01/2013)

Dépoussiérage artistique à domicile

Claude Lorent

Mis en ligne le 12/01/2013

La plasticienne belge Karine Marenne se transforme en Art Maid.Elle propose ses services de nettoyage et de rangement aux collectionneurs d’art contemporain.

Depuis ses premiers travaux Karine Marenne porte sur les sujets qu’elle aborde un regard analytique et forcément critique. Avec “Art Maid”, nouveau type de performance participative chez les collectionneurs, elle renforce ce type d’approche. Dans ses interventions qui tiennent essentiellement de la mise en scène, qu’il s’agisse de “Caravan of Love” (Les Contemporains, 2005) ou de “We Love Art” (Bozar, 2006), elle intervient à deux niveaux : comme conceptrice du projet et comme personnage impliqué dans la réalisation, sans compter qu’elle s’y présente toujours dans un rôle féminin bien défini. Tous ces paramètres finissent par constituer le fil rouge d’une démarche intrusive et engagée qui se manifeste de plus en plus au sein même du territoire dans lequel elle intervient, le milieu de l’art, représenté par les galeries, centres d’art, foires d’art contemporain et le plus récemment les collectionneurs ! A un moment où les plasticiens doivent devenir de stars people au même titre que des sportifs, des acteurs populaires ou des présentateurs de télévision, pour réussir leur percée dans ce milieu devenu très concurrentiel, ses interventions “Art Maid” en tant que soubrette de l’art ne vont pas sans questionner les rouages des rapports complexes qui font tourner ce milieu.

Dépoussiérer l’art

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Art Maid #01 Jan Fabre, Dressing Alain Servais’s (Home 01)

Le projet a mis du temps pour éclore. Il est vrai qu’il est un exercice d’équilibre sacrément dangereux dans la mesure où il touche à la sensibilité et aux prérogatives de ceux qui, par leurs achats, alimentent la création artistique et ses réseaux. On sait qu’un faux pas peut être mortel ! On sait aussi que l’art le plus vindicatif a toujours été récupéré par ceux à qui il s’adressait dans l’acceptation d’un esprit critique. C’est précisément entre ces deux pôles qu’intervient Karine Marenne dans la mise en action de son projet “Art Maid” qui conjugue l’immixtion insolite chez des acteurs du marché de l’art et une attitude de séduction liée pour part à la féminité. Que propose-t-elle ? Rien moins que de dépoussiérer les œuvres accumulées par les collectionneurs et d’inviter ceux-ci à reconsidérer leurs achats ainsi que leur rapport aux œuvres, voire aux artistes. Une gageure de taille. Vous avez bien dit risqué ?

Lors de l’édition 2012 de la Slick Art Fair Bruxelles, dans le stand de la galerie Dubois Friedland, elle présentait des photographies et des dessins relatifs à ce projet qu’elle a concrétisé sur place au grand étonnement des visiteurs et des galeristes. Maquillée, habillée en soubrette sexy en jupe noire et dominante rose, avec tablier, gants, serpillière et seau, elle s’est permise de déambuler de stand en stand et d’épousseter quelques œuvres choisies en adoptant des attitudes sensiblement érotiques et stéréotypées. Un geste valorisant pour les œuvres choisies, un hommage rendu aux auteurs, une mise en valeur sélective ou une manière de dire que tout cela a pris les marques du temps ? Elle agit d’autant plus sur le fil du rasoir qu’elle est suivie par un photographe qui immortalise quelques poses et par là elle se substitue aux œuvres en devenant elle-même objet d’art vivant, un peu à la façon de Gilbert George.

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Art Maid #01 Tony Cragg, Marie Servais’s

Un solide contrat

Poursuivant son projet, elle l’a affiné en proposant ses services de nettoyeuse à des collectionneurs d’art contemporain. Et ils sont déjà quelques-uns à avoir été intéressés par cette expérience qui exige de leur part non seulement de jouer le jeu mais aussi une certaine abnégation. En effet, le processus d’activation de la performance débute par une proposition de service au collectionneur, un assentiment de principe, une visite de la collection et finalement une proposition d’intervention assortie de dessins des scènes principales. Ensuite, le collectionneur ou les collectionneurs s’il s’agit d’un couple, marquent leur accord et signent désormais un contrat. Selon les engagements pris l’artiste peut modifier le dispositif de la collection, sélectionner des œuvres, procéder à un réaménagement partiel de lieux Et surtout faire participer les propriétaires en tant que protagonistes d’une théâtralisation éphémère dont subsisteront des photographies qui constitueront en finale les œuvres présentées en coffret avec chamoisette brodée “œuvrage” et en tirages spécifiques limités.

On pourrait penser qu’il s’agit d’une partie de plaisir, il n’en est rien, surtout pas pour les collectionneurs déstabilisés dans leurs habitudes et dans leur confort. Ce spectacle qui se joue en principe à bureau fermé, quelques invités ont cependant pu assister récemment à la performance chez Frédéric de Goldschmidt à Bruxelles, repose en fait sur une analyse décortiquant une série de codes et de comportements dans les rapports artistes/collectionneurs qui vont de la séduction (de l’artiste/œuvre d’art) à la domination (de l’acheteur), que l’artiste s’ingénie à inverser jusqu’à constituer une collection (en images) de collectionneurs ! Parmi ceux, belges et français, qui se sont prêtés en tout ou partie à ce qui participe à une meilleure compréhension des relations entre art, artistes, œuvres et collection, on compte notamment puisque tous ne souhaitent pas être cités et outre Frédéric de Goldschmidt, Alain Servais à Bruxelles très actif dans le milieu, ainsi qu’Evelyne Jacques Deret à Paris, auteurs à leur tour de Art [] Collecteur, un projet qui vise à “replacer le collectionneur au centre du processus de diffusion et de valorisation de la création actuelle” par des expos monographiques en espace privé et des éditions.

Claude Lorent pour La Libre Belgique

Voir : www.karinemarenne.net et : www.duboisfriedland.com – > artistes/Karine Marenne

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