ArtBrussels 2013

ArtBrussels 2013, vers un renouveau des foires ?

Un regard de commissaire d’exposition

Art Brussels 2013 s’est singularisée cette année par la clarté et la rigueur de sa scénographie, exercice d’autant plus difficile qu’il s’agissait de composer avec une pluralité de contenus, soit environ 189 galeries internationales issues de 26 pays différents, totalisant plus de 2000 artistes.

C’est à Katerina Gregos, directrice artistique de Art Brussels, et avant tout commissaire d’exposition indépendante, que l’on doit cette rigueur. A Bruxelles, on se souvient de son engagement en tant que directrice de Argos, centre d’art et de médias. En 2007, elle y réalisa l’exposition The Residents qui présentait des artistes reconnus sur le plan international, venus s’installer à Bruxelles. Elle y invita des artistes tels Jota Castro à concevoir des cycles de conférences sur l’art et le politique. C’est donc un regard de commissaire d’exposition, proche des artistes, qui est à l’œuvre pour cette édition 2013.

Pour la conception générale de l’espace, Katerina Gregos s’est associée à deux jeunes designers belges, Tom Mares et Walt Van Beek. Il en résulte une déambulation plus aérée qui s’accompagne d’une signalétique précise. Elle a par ailleurs demandé aux galeries de penser et d’épurer la mise en vue des œuvres. Excepté le stand de Damien Hirst, propriétaire de la Galerie Other Criteria (Londres), qui s’apparentait au cabinet d’amateur narcissiquement autocentré sur l’artiste, les galeries ont sélectionné et disposé un nombre limité de pièces. La Galerie Emmanuel Perrotin par exemple a misé sur un accrochage monographique très soigné qui présentait les peintures abstraites d’un jeune artiste belge Pieter Vermeersch : de très subtiles peintures dans l’héritage d’un Gerhard Richter. (Fig.1)

Pieter Vermeersch

Fig. 1

De la relation au mur

En visitant ce type de manifestation, la question que l’on se pose parfois est de savoir si, parmi la profusion de propositions plastiques ainsi visibles en un même lieu, une tendance artistique particulière serait susceptible de se dégager. Après avoir fait plusieurs fois le tour des espaces, je me suis amusée à émettre l’hypothèse suivante : peu d’installation, de sculpture, de peinture, de photographie et de vidéos au sens conventionnel du terme, mais une quantité impressionnante d’œuvres qui sortent du mur : comprenez, des formes hybrides, figuratives ou abstraites, aux matériaux diversifiés, qui semblent jaillir des cimaises. Il s’agit de volumes fixés au mur, qui affirment leurs trois dimensions et s’observent à la fois de face et de profil. A la différence d’une sculpture, ces « objets » entretiennent une relation structurelle avec le mur.

En voici quelques exemples. Eloge de la discrétion de Philippe Ramette (2012) présentée par la Galerie Xippas (Paris) se compose d’un personnage à l’échelle 1 en résine peinte,  représentant l’artiste debout sur un socle en bois.(Fig.2) Si cette œuvre reprend les conventions artistiques de la sculpture (socle, statuaire), elle s’en éloigne par le lien qu’elle tisse avec le mur. Son sens et sa forme sont indissociables de la cimaise blanche qui l’accueille. Il semblerait d’ailleurs que la sculpture (l’artiste donc) cherche à se confondre avec le mur, y disparaître pour ne laisser qu’un socle.

Fig. 2 Philippe Ramette-1

Fig. 2

Hans Op de Beeck se joue également du mur en proposant une composition proche des codes de la nature morte (table, bouteille, fruits, etc.) mais ici tout se passe comme si l’artiste avait sorti les objets de la représentation picturale pour les placer dans l’espace réel, en les posant sur une simple étagère fixée au mur. Le mur devient alors l’espace de la création, tel un bas relief aux tonalités grises.(Fig.3).

Fig.3 Hans Op de Beeck

Fig. 3

Autre bel exemple, Man in dark red shirt (big relief) de Stephan Balkenhol chez Forsblom, un portrait sur bois, véritable bas relief. On connaissait Balkenhol pour ses sculptures figuratives en bois peint exposées dans l’espace, le voici qui rejoint à son tour le mur.(Fig.4)

Fig.4 Stephan Balkenhol-1

Fig. 4

De son côté, la Galerie Daniel Templon présente Oido 4 de Ivan Navarro, une grosse caisse contenant miroir et néon dans laquelle le spectateur se reflète à l’infini. (Fig.5) L’héritage du minimalisme n’est pas loin et traverse de manière fréquente les productions actuelles, lorsqu’il n’y est pas directement fait allusion, comme pour Bricks de Didier Marcel (Galerie Michel Rein), un accrochage de cinq briques rouges très anciennes -de bien pauvres matériaux-, sur lesquelles repose un tissu blanc : une forme d’hommage plein d’humour aux très soignés et rigoureux « specific objects » de Donald Judd.(Fig.6)

Fig.5 Ivan Navarro-1

Fig. 5

Didier MarcelFig. 6

Se dégageant de manière plus spectaculaire du mur, le travail de Holton Rower (New York) fait état d’une cascade de couleurs psychédéliques réalisée en laissant couler la peinture à la verticale. La peinture épouse alors les différents volumes sur lesquels elle se répand. Puis l’artiste fait glisser l’œuvre du sol au mur et le spectacle des coulures se donne à voir autant de face que de profil. (Fig.7)

Holton Rower

Fig. 7

Pour faire jaillir le volume de la planéité, l’artiste use parfois de procédés très inventifs comme en témoigne Ilse Haider qui, pour ses portraits, imprime une photographie sur des tiges de bois en demi-cercle, ce qui crée une image en mouvement qui se décompose au rythme du déplacement du spectateur, un peu à la manière d’un hologramme mais en plus artistique. (Fig.8).

Fig.8 Ilse Haider

Fig. 8

La photographie en relief, celle qui renvoie au cinéma commercial en 3D n’est par ailleurs pas en reste avec Damien Hirst qui exploite une fois encore sa tête de mort aux diamants, For The love of God, Lenticular, marge, (2012) une édition de mille exemplaires pourtant vendue à l’unité 11.700 euros.(Fig.9) Cela pour nous rappeler que Art Brussels est avant tout un lieu consacré au commerce des œuvres et qu’il ne faut pas y chercher la représentation exhaustive de la scène artistique actuelle. On regrette par exemple l’absence de performances, excepté celle, très juste et grinçante, de Karine Marenne qui le jour du vernissage a revêtu sa tenue « de technicienne de surface », seau rose et gants mappa, plumeau à la main, prête à dépoussiérer les œuvres.  (Fig.10) Notons aussi la relative absence d’œuvres vidéo, regroupées certes dans un espace spécifique et confortable « The cinema », mais qui octroie à ce médium un endroit séparé du reste.

Fig.9 Damien Hirst

Fig. 9

« Ma fonction, me permet aussi de réfléchir à l’avenir des foires d’art contemporain, parce qu’il me semble que sous leur forme actuelle, elles ont peut-être atteint leur seuil critique», écrit Katerina Gregos, qui semblerait vouloir lancer un débat qui pourrait bien à terme faire changer nos représentations des foires d’art contemporain. Quel sera l’avenir des foires ? Comment pourraient-elles se réinventer ? Faut-il repenser leur format (plus petit comme Slick) ? Faut-il imaginer que la direction artistique renforce ses liens avec les galeries et réfléchissent en terme d’axe de recherche qui leur permettrait de sélectionner avec cohérence leurs artistes ? Faut-il ouvrir des « départements » performances,  par exemple ? Faut-il davantage associer les artistes et les curateurs au comité de sélection ?  Ces questions restent ouvertes mais le fait de nommer une commissaire d’exposition à la direction d’une foire permet déjà d’entrevoir le début d’un renouveau de ce type de manifestation.

Fig.10 Karine Marenne

Fig. 10

Nathalie Stefanov

Avril 2013

 

 

 

 

 

 

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